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Cameroun, musellement de la presse : raid d’un ministre sur quatre médias privés

Par Chef Aby | Africain.info | mercredi 11 mars 2020
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Dans une communication gouvernementale sur la radio et télévision nationale camerounaise CRTV, ce lundi 9 mars, le ministre de l’administration territoriale, a interpellé et menacé deux chaines de télévision privées, une radio et un journal quotidien, qu’il accuse de complicité de déstabilisation des institutions. C’est le musellement de la presse, le sinistre de la communication.

Paul Atanga Nji [photo], nommé le 2 mars 2018 ministre camerounais de l’administration territoriale (équivalent à ministre de l’intérieur), s’était déjà manifesté par l’orchestration de l’arrêt et la détention pendant neuf mois, de Monsieur Kamto Maurice, le principal opposant au régime de Yaoundé, après l’élection présidentielle d’octobre 2018, avec plusieurs centaines des militants de son parti et alliés. Ceux-ci n’ont finalement été libérés que suite à la pression du président Emmanuel Macron, sur Paul Biya, le chef de l’état du Cameroun. Hier encore, ce même ministre, qui n’est pourtant pas la tutelle de la presse, encore moins celui du Conseil National de la Communication, organe de régulation de la communication, est monté au créneau et, en direct à la télévision et radio nationales, pour s’attaquer à quatre médias à fortes audiences : « Equinoxe TV », « Spectrum Télévision » (STV), « Radio Balafon » et le quotidien « Le Jour », toutes des entreprises de presse à capitaux privés. Le ministre menace de procéder à leur fermeture.

MASSACRE DE NGARBUH : 5 OU PLUS DE 21 MORTS ?

Assimilant ces médias à « Radio mille collines », le ministre les accuse de « pactiser avec les ennemis de la république » et « d’œuvrer pour la déstabilisation du Cameroun », de relayer des rapports erronés des “ONG aux ordres”, contre les forces de défense et de sécurité, dans le cadre de la crise dans les deux régions anglophones.

Tout est parti d’un rapport de Human Rights Watch (HRW), mettant en cause le Bataillon d’Intervention Rapide de l’armée camerounaise et une milice peule, dans l’horrible tuerie de plus de 21 civils, dont 13 enfants, à Ngarbuh le 14 février dernier. Ngarbuh est un village de la partie anglophone du Cameroun, en proie à un conflit particulièrement sanglant depuis 3 ans, entre l’armée nationale et la branche armée de sécessionnistes amazoniens. Yaoundé qui a dans un premier temps nié la survenance d’un tel massacre sur le territoire, est revenu pour « passer aux aveux », en précisant toutefois que c’était juste un « incident malheureux qui n’a fait de 5 morts ». Le rapport accablant de HRW, avec toute sa pertinence, la concordance des témoignages et des images satellites, a été fortement relayé par la presse nationale et internationale. Le pouvoir de Yaoundé a mobilisé quatre de ses membres, et pas des moindre : Joseph Eti Assomo, ministre des forces armées ; René Emmanuel Sadi, ministre de la communication, porte parole du gouvernement ; Lejeune Mbella Mbella, ministre des relations extérieures et Paul Atanga Nji, ministre de l’administration territoriale, pour défende et expliquer sa version des faits. Ce qu’ils se sont évertué à faire sans pour autant convaincre qui que ce soit. L’état camerounais qui accuse l’ONG HRW de complicité avec les terroristes au Cameroun, soutient que « …c’est suite aux échanges de coups de feu avec les rebelles séparatistes, que l’explosion des conteneurs de carburant a provoqué l’incendie qui a fait 5 morts parmi des civils. »

SINISTRE DE LA COMMUNICATION ?

Las de défendre sa vérité des faits, sans réussir à convaincre, Yaoundé est passé maintenant à une autre vitesse : le musellement de la presse privée locale qui a pignon sur rue. Elle est accusée de servir de passerelle aux ONG qui, selon le gouvernement, profitant de la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du pays, s’attaquent à la stabilité du Cameroun.

La Une du quotidien LE JOUR de ce mardi, qui ironise le comportement du ministre

Ce que se refusent d’absorber les responsables de ces entreprises de presse : Le journaliste Aman Mana, directeur de publication du journal « Le Jour », qui qualifie Monsieur Atanga Nji, de « sinistre de la communication », dans sa publication de ce mardi, précise que : « La crise au Nord-ouest et au Sud-ouest n’est pas dans les médias : elle est sur le terrain. C’est donc avec des informations de terrain exactes et vérifiables par des tiers, organisées et publiées selon une stratégie pensée, qu’on peut faire mentir les « rapports erronés » d’une ONG, et non avec des coups de menton. Surtout lorsque, par le passé, on a eu à se dédire sur « un incident » survenu au Mali, à l’Extrême-Nord du Cameroun », Le directeur de publication quotidien « Le Jour » qui parait à Yaoundé, pense que « Avec un certain ministre, le Cameroun n’a effectivement pas besoin d’une Radio mille collines pour s’embraser […] les accusations que porte Monsieur Atanga Nji contre Le Jour sont grotesques. Nous aurions pu les traiter par le mépris. Mais, comme François Mitterrand, notre mépris se mérite »

RADIO MILLE COLLINES AU CAMEROUN ?

De son côté, Monsieur Tchounke Séverin, le promoteur d’Equinoxe TV est passé le même jour au journal de 20H de sa chaine TV, pour fustiger l’acte du ministre : « Rendre compte d’un rapport ne veut pas dire que nous partageons les contenus de ce rapport ou que nous soyons de mèche avec les auteurs ». A propos de l’assimilation de son groupe de presse par le ministre Atanga Nji, à « Radio mille collines » Séverin Tchounkeu est très irrité : « …les déclarations du ministre ont heurtés ma sensibilité […] Equinoxe est l’une des rares chaînes irréprochables du paysage médiatique camerounais […] Le ministre ferait mieux de saisir le conseil national de la communication ». Le patron du groupe Equinoxe TV et Radio est ferme : « Tant que nous savons que nous agissons pour le bien de ce pays et en respectant les règles d’éthiques et de déontologies, nous le ferons […] Je n’accepterai jamais, qu’on m’accuse de pactiser avec les ennemis de la République, à quelque prix que ce soit. Il faut qu’on arrête dans ce pays, de penser qu’il y aurait des Camerounais à part, et des Camerounais à part entière. Nous essayons de faire du mieux, pour faire de nos entreprises, les meilleures qui soient dans la sous-région, les meilleures qui soient en Afrique ».

Cyrille Bojiko, PDG de Radio Balafon réfute les accusation du ministre

Pour sa part, Cyrille Bojiko, le promoteur de Radio Balafon, dans sa mise au point à l’émission « Sacré matin » de ce mardi 10 mars, a surtout marqué son « étonnement » et son « indignation » suite aux « graves accusations de cet ministre qui n’a rien à voir avec le secteur de la communication ». Il martèle en plus que : « C’est curieux que ce membre du gouvernement de la république assimile notre organe de presse à la « radio mille collines », ayant contribué au déclenchement du génocide rwandais […] Radio Balafon n’est, et ne sera jamais la Radio des milles collines, parce que, nous offrons une information impartiale et complète, qui permette à chacun de prendre, en toute connaissance de cause, des décisions qui lui incombe en tant que citoyen… ». Cyrille Bojiko a longuement venté le positionnement éditorial de sa radio : « Dès sa création en 2011, Radio Balafon s’est positionnée comme un levier essentiel de développement, en proposant des programmes d’information, d’éducation, de débats citoyens et du divertissement », avant de conclure que : « …ces menaces du ministre Atanga Nji ne nous ébranleront pas ».

CHEF ABY

 
 
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