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Grand Dialogue National camerounais : entre Néron et Mandela ?

Par Thierry AMOUGOU | Africain.info | mercredi 9 octobre 2019
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Pour peu qu’on délaisse le discours lénifiant du régime pour un effort d’observation de la société camerounaise, on s’aperçoit, depuis 1982, que la misère, la débrouillardise, le chômage de masse, l’immobilité politique, l’enrichissement insolent et illicite des hauts commis de l’Etat, la carence en commodités de base (eau potable, électricité), la répression ultraviolente des moindres contestations, un système judicaire transformé en assureur en dernier ressort des turpitudes politiques, la fraude érigée en forme de société, la délocalisation du pouvoir d’Etat à l’Intercontinentale de Genève sont, pour ne citer que ces quelques aspects, les normes d’un Cameroun transformé en une truanderie subsaharienne.

Les « restes muets de la politique » retrouvent leur latin

Comme Néron le fit pour Rome, Paul Biya a fait du Cameroun un espoir évanoui. La légendaire stabilité et paix dont jouissait le pays de Roger Milla était donc de l’ordre de l’inanimation des cimetières. Elle avait pour fondation, un sous-sol peuplé de familles affamés sans eau ni électricité, de richissimes fonctionnaires côtoyant des gueux en guenille, des « bantoustans » mitoyens d’édifices princiers des « peaux noires masques blancs », de Camerounais anglophones assimilés à l’héritage colonial français et de catacombes pleines de morts évitables. Bref, la paix et la stabilité du Cameroun étaient, en suivant Michel Foucault, le résultat de Camerounais si éberlués et émasculés qu’ils étaient transformés en « restes muets de la politique ». « Restes muets » qui, depuis quelques temps, ont retrouvé leur latin à la fois pour désigner le Renouveau National, non seulement comme responsable de ce qu’ils vivent et sont devenus, mais aussi pour exiger du changement. Quoi de plus normal dans une terre considérée comme porteuse d’une âme incandescente et indocile en Afrique Equatoriale française où ses fils et ses filles prirent les armes contre l’Etat-colonial français pour revendiquer le droit du Cameroun à disposer de lui-même. Assistons-nous enfin au réveil de la mémoire politique rebelle du Cameroun avec pour objectif la naissance d’une utopie collective ou sommes-nous toujours à l’heure des luttes de circonstances pour accéder au pouvoir et y reproduire la jouissance libidinale des privilèges qui en découlent ? La question a le mérite d’être posée car l’opposition politique camerounaise, majoritaire aux législatives de 1992, préféra des postes ministériels à son union pour transformer le pays via la pouvoir législatif. La scène politique camerounaise comme arène d’un jeu électif répétitif révèle qu’un profil d’acteurs politiques prêts à travailler sur la transformation de la nature du pouvoir en place depuis 1960 est inexistant par rapport à la pléthore de ceux qui, ancrés dans le court/moyen terme, poursuivent les bénéfices immédiats de l’exercice du pouvoir. C’est très souvent, en suivant Jean-François Bayart, l’assouvissement des besoins de la bedaine et de la besace par privatisation d’un ensemble d’éléments de domination sociale qui prend le pas sur la recherche des conditions de possibilités politiques d’une utopie collective. Celle-ci est absente de la morale politique camerounaise depuis l’Union des Populations du Cameroun (UPC) version Um Nyobè, seule tentative crédible de sortir le Cameroun des caractéristiques d’apartheid d’un pouvoir colonial. La crise anglophone, les attaques de Boko Haram dans un septentrion où la misère fait le lit du djihadisme, l’insécurité à l’Est du pays où la richesse du sol et du sous-diverge de l’arriération régionale, et la fronde d’une partie de la diaspora camerounaise en sont les preuves tangibles. Ce sont autant de Camerounais précaires, de névrosés et de traumatisés réels du Renouveau National. Autant de résultats d’une gouvernance marquée d’une médiocrité inhumaine.

Mais alors qu’elle était comparée à un électroencéphalogramme plat depuis 1982, la scène politique camerounaise se réanime enfin. Les souffrances de femmes, d’hommes et d’enfants cessent d’être des broutilles. Elles choisissent de monter en surface par effluves successives. Elles cessent d’être une simple écume qu’on écope avec dédain. Elles deviennent une question sociale et identitaire qui s’exprime à travers la crise anglophone dans le Nord et le Sud-Ouest du pays.

En fait, que réclame les Anglophones du Cameroun si ce n’est un nouveau récit. Les peuples se tiennent debout ensemble, les nations se consolident en se racontant des histoires, de belles histoires qui exaltent leurs origines grandioses, leur présent de gagneurs et leur avenir plein de promesses de bien-être. La crise anglophone est la mort d’un tel récit, disqualifié par une politique de bricolage, dilatoire, clientéliste et assimilationniste depuis 1960 : les nations se fissurent lorsque certains ne trouvent plus leur compte dans l’aventure d’une communauté de destins. Ainsi, l’identité devient un rempart plus légitime et protecteur que l’Etat, une valeur refuge, un bouclier face à ce que Pierre-Joseph Laurent appelle « une modernité insécurisée ».

L’arbre à palabre, oxygène pour un climat politique suffoquant ?

Si, à l’acmé de la question climatique, planter un arbre c’est participer au sauvetage de la planète, planter un arbre à palabre c’est planter l’Agora grecque et le Forum romain en faisant confiance aux racines culturelles africaines pour l’invention d’une démocratie incarnée capable d’irradier positivement le champ politique africain. Continent où la seule ressource politique dont dispose les Hommes ordinaires est très souvent leur seule parole, les démocraties africaines doivent se penser de façon à ce que cette parole des pauvres puisse jouer un rôle politique central via la palabre, « véritable juridiction de la parole » d’après Jean - Godefroy Bidima. Dans un monde où le contact humain est en sursis, où les échanges se font à distance et où la démocratie devient insensible suite à la numérisation de nos avis, identités et subjectivités, l’arbre à palabre présente un avantage comparatif politique au sens où les contacts physiques (salutations, embrassades, échanges d’amabilités…), l’écoute, les regards, les attitudes, les mimiques, les émotions et leurs messages sont des arguments politiques qui se perdent dans l’isoloir, les sondages et la majorité politique comme statistique. Sans renoncer au principe électif, l’Afrique se doit aussi d’exploiter cette dimension substantielle du jeu politique dans la résolution de conflits où l’application sèche du droit occidental « zappe » parfois la magie de la parole réparatrice et inventrice propre à la palabre africaine. La preuve en est que, « allez-vous arranger au village » est, dans de nombreux litiges requérant justice entre Camerounais, le conseil que de nombreux tribunaux nationaux donnent aux citoyens lorsque, par rapport au droit positif, l’arbre à palabre permettrait de mieux réconcilier des frères, des familles et des communautés déchirés par une problématique qui a plus à voir avec la culture camerounaise et ses mœurs qu’avec le droit positif. D’où des questions sur le Grand Dialogue National (GDN) camerounais. Aura-t-il, comme à leur temps les conférences nationales, su faire bon usage de la palabre africaine pour oxygéner le champ politique camerounais ? Ce GDN a-t-il été une contrefaçon, une fake-news ? A-t-il plus penché du côté de Néron que de celui de Mandela ? En d’autres termes, aura-il été, comme sous Néron, une autocélébration des élites locales, style Neronia, ou un rendez-vous du type « commission vérité et réconciliation » où Nelson Mandela inventa une justice réparatrice sans vengeance dans le but de continuer à faire humanité ensemble avec les ennemis d’hier ?

Il convient de signaler que le GDN a été convoqué par un Etat à travers son chef d’Etat qui en a par ailleurs fixé le cadre, le thème central et les modalités. Une rigueur dans l’entendement des dimensions participatives et inclusives du dialogue aurait été que le cadre, le thème et les modalités du dialogue fussent eux-mêmes le résultat d’un processus dialogique avec les parties prenantes. Condition cependant difficile à remplir car une initiative étatique reste marquée, tant par le pouvoir hiérarchique de l’Etat sur ses interlocuteurs nationaux que par la verticalité du rapport entre lui et les autres acteurs du dialogue. La présence de certains Camerounais ayant pris des armes contre leur propre pays est un signe que des canaux de discussions discrétionnaires ont fonctionné entre l’Etat et certains sécessionnistes puis entre l’Etat et certains hommes politiques libérés. D’où cet équilibre délicat qu’il fallait trouver entre les règles de contrôle de l’Etat et celles relativement autonomes du GDN au sens de méta-organisation c’est-à-dire d’une organisation d’organisations.

GDN, stratégies d’acteurs et gains politiques

« Je me suis retrouvé devant une mise en scène, ceux qui devaient intervenir étaient déjà décidés à l’avance, les commissions étaient déjà apprêtées, pas d’interactions entre ceux qui parlent et la salle, pas moyen de poser une question ». Cette déclaration est d’Akere Muna, candidat à la dernière élection présidentielle. Il a claqué la porte au deuxième jour du GDN en dénonçant ainsi un dialogue tronqué par absence de règles autonomes au GDN par rapport celles de contrôles de l’Etat. Le mouvement Stand Up for Cameroon, sous la houlette de Madame Kah Walla, a renchéri dans la même direction lorsqu’il affirma que l’Etat camerounais avait tout déterminé par avance et a fait des Camerounais des robots devant exécuter une feuille de route (pré)décidée. Deux autres acteurs politiques camerounais Jean-Jacques Ekindi président du Mouvement progressiste et Célestin Bedzigui président du PAL, Parti de l’Alliance Libérale, ont fait des aller et retour et nous ont expliqué qu’un dialogue c’est ne pas être d’accord, c’est aussi claquer la porte être rappelé et réouvrir la porte des débats. La palabre africaine, version GDN camerounais, a donc été, nonobstant ses limites, un véritable dispositif politique où les stratégies d’acteurs au sens d’entrepreneurs politiques ont été mises en lumière. Le Président camerounais semble avoir initié ce moment politique sachant qu’il allait le rehausser politiquement par des mesures discrétionnaires remettant en liberté Maurice Kamto, ses compères et des sécessionnistes. Il semble avoir pris l’initiative d’un GDN tant pour décrisper l’atmosphère politique nationale que pour rendre caduques tous les mobiles à travers lesquels la communauté internationale pouvait faire pression sur son régime. Il a aussi fragmenté le camp des sécessionnistes en ordonnant la libération de 333 de leurs compagnons incarcérés. Le reste de la moisson dépendra du contenu réel de l’application de la décentralisation approfondie et du statut spécial qui semblent se profiler pour la zone anglophone du pays. Ceux qui ont claqué la porte et sont revenus ou pas au GDN ont choisi de se faire remarquer par le coup d’éclat politique. Stand Up for Cameroun a joué au populisme en dénonçant le fait que les déplacés et réfugiés camerounais n’étaient pas conviés au GDN. Critique recevable dans l’absolu mais comment fait-on pratiquement participer des milliers de déplacés et de réfugiés camerounais à un dialogue national non référendaire ?

Quid de la participation populaire au GDN ?

Le grand public n’a jamais connu les termes de la discussion entre Mandela et le régime sud-africain de l’époque afin que Madiba soit libéré. Quels sont les termes et les conclusions des discussions entre le régime Biya et Maurice Kamto afin que celui-ci soit remis en liberté ? Un indice dans la déclaration de Maurice Kamto semble signaler le renoncement de celui-ci à la campagne de résistance contre le « hold-up électoral ». C’est peut-être hâtif de le dire mais la grande réussite politique de ce GDN et des mesures discrétionnaires de Paul Biya est que chaque camp politique crie victoire en estimant avoir changé en sa faveur les règles du jeu politique camerounais. Le régime de Yaoundé récolte des dividendes politiques certains via les réactions positives des puissances occidentales et la participation au GDN des partis politiques de l’opposition camerounaise, à l’implication d’une certaine diaspora, de religieux et de la société civile. Les partisans de Maurice Kamto scandent leur victoire en estimant que ce sont leurs mobilisations et leur lobbying international qui ont obligé Paul Biya à convoquer ce GDN. De leur côté, les partisans de Biya soutiennent que Biya démontre par ces mesures qu’il est loin d’être un dictateur mais plutôt un homme de paix et de dialogue. Une question demeure cependant : où est la place du peuple sous l’arbre à palabre qui, historiquement, a toujours été une institution populaire en Afrique ? Moins de 4000.000 de Camerounais ont voté à la dernière élection présidentielle sur une population estimée à 25 millions. Cela signifie que la dispute du pouvoir entre Kamto et Biya est un contentieux politique qui ne concerne même pas la moitié de la population camerounaise et encore moins la communauté anglophone qui n’a pas voté à cette présidentielle. À l’issu d’un GDN où toutes les parties crient victoire, on peut se poser la question de savoir à quand la participation du peuple camerounais ? A quand la parole aux représentants des étudiants, des « Bayam-Selam », des vendeurs à la sauvette, des « Ben skinneurs », des chômeurs et des paysans ? N’est-ce pas une fois de plus le Cameroun du haut qui a dialogué avec lui-même au GDN en oubliant celui du bas, celui qui souffre ? Quand on néglige et ignore le peuple, la misère prospère, la démocratie est orpheline de son objet, et la nation est frappée de dégénérescence.

[Thierry Amougou, économiste, Pr. Université catholique de Louvain (UCL), Directeur du CriDis, Centre de Recherche Interdisciplinaire, Démocratie, Institutions, Subjectivité]



 
 
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